Zéphirin  Bolduc, un original pas comme les autres !


1881-1965

  Baie-Saint-Paul

Par Ernest Bolduc *

Zéphirin Bolduc a été un homme de son temps, modelé par les différentes mentalités qui se sont suivies durant sa longue vie et les valeurs qui prévalaient à son époque. Baie-Saint-Paul était, par force majeure, durant plus de la moitié de son règne,  un milieu renfermé sur lui-même, en raison de rares moyens de communication.  Ce milieu a été longtemps imperméable aux idées nouvelles et fortement  influencé par un clergé qui l’a surprotégé. Heureusement, il l’a aussi éduqué et soigné. Les gens de cette époque étaient de condition modeste. Hors de l’agriculture traditionnelle sur des terres peu généreuses, de la foresterie et de la mer, l’horizon demeurait voilé et imprévisible. Né en 1881 et décédé en 1965, c’est à l’âge adulte que Zéphirin Bolduc, comme tous ceux de sa génération, a vu naître le chemin de fer de Charlevoix, la radio, l’avion, l’automobile et la télévision. Une route pavée vers l’ouest et l’est, devenue aujourd’hui la route 138, s’est  fait attendre de nombreuses décennies.

Sa vie

Cet homme a laissé une trace de son passage dans la vie avec une imposante progéniture. Il a été remarquable aussi par sa dévotion au Sacré-Cœur, son implication en politique à tous les niveaux et son fameux voyage en direction du fleuve Saint-Laurent dans la soue des trois cochons. Ce mémorable incident lui a valu une importante notoriété au Québec et ailleurs. Marié à Hermance Bouchard, il a été père de quinze enfants dont les deux plus connus ont été Antoine et Ernest. Ces derniers ont vécu de l’industrie du taxi dans la région durant toute leur vie. Peu d’hommes à cette époque étaient alphabétisés. Zéphirin Bolduc n’échappait pas à cette règle, ce qui ne l’a pas empêché d’apprendre à compter et à gérer ses affaires. En politique, il a su manœuvrer entre les deux grands partis : les libéraux et les conservateurs. Son appui était recherché. Sa logique était solide et ferme. Sa voix forte impressionnait. Fragile à l’appel de l’alcool, il trouvait, parmi ses amis politiques, des organisateurs empressés à lui prodiguer l’élixir convoité. L’avoir de son coté, c’était le vote assuré de nombreux électeurs dont la docilité lui était acquise.

Il faisait partie d’une sorte de ligue du vieux poêle qui se rencontrait fréquemment, le matin, autour d’une bonne bouteille. Ce lieu béni devenait un espèce de rond-point où se discutaient les idées du jour. Parfois, la résidence d’un influent avocat du village leur offrait une chaleureuse hospitalité.

Toute sa vie, monsieur Bolduc a été un employé recherché en raison de sa réputation de bon travailleur. Il a été chauffeur attitré des fournaises de l’église paroissiale et des écoles. Il a aussi été l’homme de confiance dans un parc d’élevage de renards durant plusieurs années. Il a lui-même possédé quelques enclos. À la demande des propriétaires, il a aussi œuvré au démantèlement du moulin à scie de la Baie-Saint-Paul Lumber, près du quai. Le transfert controversé de cette source d’emploi vers Beaupré fait partie de la petite histoire de la localité. Certains aînés se souviennent encore aujourd’hui des rancoeurs  que son déplacement a alors engendrées  dans le village.


Tabagie-épicerie rue Sainte-Anne à Baie-Saint-Paul 

Durant plusieurs années, il a collaboré à la tenue d’une petite tabagie-épicerie, rue Sainte-Anne, non loin de l’église. Sa fille Marie-Jeanne en était l’unique propriétaire. À cette époque, ce petit commerce a été longtemps  l’un des quatre ou cinq établissements à offrir des cigarettes et des bonbons à une cenne. Il est facile d’imaginer la popularité de ce commerce auprès des enfants du quartier et des nouveaux fumeurs. Ce commerce était situé très proche de l’unique école des garçons du village,  l’Académie Saint-Joseph. En entrant au son de la clochette, nous l’apercevions bien vissé à sa chaise berçante. Lorsqu’il retirait la pipe de sa bouche, c’était pour enligner un crachat vers un crachoir trop éloigné de lui. C’est alors qu’il pouvait répondre à sa jeune clientèle.

Zéphirin Bolduc était un homme croyant et pieux. Longtemps il a été de ceux qui ont fréquenté régulièrement la messe du matin. Sa dévotion particulière au  Sacré-Cœur était notoire. Au sortir de la messe, il avait développé une manie amusante qui ne laissait personne indifférent. La blague à tabac dans sa  main gauche, la pipe dans l’autre, il se dirigeait vers la sortie. Arrivé sur  le perron, il s’arrête le temps de lever la tête pour admirer la nature puis dans un geste mémorable, il expulse, sous pression et six pieds devant lui, un important crachat qui, avant même de touche le sol, était accompagné d’un sonore « C…qui fait beau icite à matin. » Les jurons faisaient partie du vocabulaire de plusieurs de nos aînés.

En reprenant la route vers sa maison, une corneille était aux aguets. Lorsqu’elle le voyait sortir de l’église, elle se faisait un devoir de l’escorter jusque chez lui, même en l’absence de son véritable maître. L’oiseau apprivoisé,  propriété de son deuxième voisin monsieur Fredeau Simard, n’a  pas toujours été convivial car cette corneille perfora un jour la toiture de la maison de son maître.

Une aventure mémorable

En hiver, pour répondre aux besoins de sa famille, monsieur Bolduc engraissait des poules et des porcs. Mais en 1924, il vécut une aventure peu commune. En effet, la soue étant située sur la partie haute de l’escarpement en terre meuble qui séparait son terrain utile de la Rivière du gouffre, les pluies abondantes de plusieurs jours avaient sournoisement déchaussé la base des colonnes qui soutenaient la structure de la cabane.  Au début de la nuit, alerté par les cris des porcs qui sentaient la cabane leur glisser sous les pieds, Zéphirin se précipite vers l’abri. La soue penchait déjà vers le gouffre et les porcs s’étaient réfugiés contre le mur qui leur permettait de demeurer debout. En se plaçant lui-même contre le mur afin de pousser les porcs vers la sortie, son poids ajouté à celui des animaux, a fait basculer la soue dans l’eau, une chute de plus de dix pieds. L’angle formé par un pan de la toiture de la cabane et le mur arrière était devenu le fond de cette espèce de chaloupe.  Le malheureux crie à fendre l’âme sans arrêt pour demander du secours mais l’abri glisse sur l’eau en pleine nuit, en direction de la baie et ce, durant plusieurs heures. Ce sont des voisins et des amis à bord de deux petites chaloupes qui le trouvent  échoué à l’Anse-aux-bateaux. On le ramène chez lui vers six heures du matin, plus mort que vivant.

L’aventure de Zéphirin Bolduc est racontée dans la plupart des livres qui ont été écrits sur l’histoire de Baie-Saint-Paul. On pourra la lire dans les livres suivants : La petite histoire de Charlevoix, du professeur Léo Simard; Saint-Pierre et Saint-Paul de Baie-Saint-Paul, du professeur Nérée Tremblay et Histoire de Charlevoix, de l’INRS.  


Statue du Sacré-Cœur- Foyer Pierre-Dupré à Baie-Saint-Paul

Pour remercier Dieu de lui avoir sauvé la vie, il a souvent, en été comme en hiver, prié le Sacré-Cœur à genoux, en avant de l’église. C’est en l’honneur de son père que son fils Ernest, habitant au Foyer Pierre-Dupré, a fait installer sur un socle dans la cour intérieure de l’institution, une imposante statue du Sacré-cœur. À sa base est inscrit : « Merci d’avoir sauvé mon père, Zéphirin Bolduc. Son fils Ernest . »

* Avec la collaboration de Paul Trotier.

 1er février 2005